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Per copertina Orione n. 24, Omaggio a Gino Strada, illustrazione di Bruna Pallante. Dettaglio.

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L’art urbain comme dernier rempart de la culture (fr)

27 Gennaio 2022
En février 2021, au cœur de la pandémie du Covid 19 qui ferma les lieux de culture et enferma chacun chez soi, un mur s’est dressé pour résister au vide culturel qui s’installait dans la cité.
Per copertina Orione n. 24, Omaggio a Gino Strada, illustrazione di Bruna Pallante. Dettaglio.

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L’art urbain comme dernier rempart de la culture (fr)

27 Gennaio 2022
En février 2021, au cœur de la pandémie du Covid 19 qui ferma les lieux de culture et enferma chacun chez soi, un mur s’est dressé pour résister au vide culturel qui s’installait dans la cité.

Sur le pignon aveugle d’un immeuble de la rue de la Roquette, dans le 11ème arr. de Paris, une œuvre d’art urbain a été réalisée pour redonner espoir aux riverains et leur apporter de l’art et de la poésie. Ce projet, né d’une initiative citoyenne, est celui d’un couple de riverains et d’un historien de l’art, convaincus que seul l’art pouvait permettre de survivre à cette période difficile.  

Aujourd’hui, en effet, l’art urbain, plus communément appelé «street art», se fait une nouvelle place au cœur de la ville. Incontournable, depuis une vingtaine d’années, cet art s’épanouit sur les murs de la cité pour nous parler de notre actualité, de notre humanité. Apostrophés par un graffiti, égayés par un sticker, émus par une peinture, les passants découvrent chaque jour davantage, un art qui leur est contemporain. Traversés par les enjeux de notre société, les artistes, tour à tour alertent ou amusent, mais aussi émerveillent par leurs œuvres, intimes ou monumentales, aux propos politique, humoristique ou poétique. A travers la voix des artistes, il est le lieu de l’expression de nos émotions et de nos préoccupations, véhiculant des messages critiques ou oniriques. Ainsi le street art, populaire par essence, est un art accessible qui s’offre à tous sans avoir besoin de franchir les barrières physiques et symboliques du musée. Dès lors, quand ces derniers sont fermés sine die, l’art de la rue offre le seul substitut pour se confronter physiquement à une œuvre d’art et partager son ressenti avec autrui. C’est donc dans l’urgence de la fermeture des lieux de culture que l’opération du M.U.R. Bastille est né. Figures «historiques» de ce quartier, Raphy et Pascale Cohen, habitent et travaillent à la Bastille. A l’initiative de nombreux événements, ils sont engagés dans la vie de leur quartier et souhaitent lui conserver sa dynamique, sa créativité, son lustre. Fondateurs d’une première association Carré Bastille, ils créent en 2010 le festival Bastille-Quartier-Libre pour promouvoir le savoir-faire des artisans, créateurs, artistes et commerçants de proximité du quartier Bastille. En 2020, pour faire face à la morosité des confinements successifs, ces amateurs d’art urbain, choisissent de créer l’association Le M.U.R. Bastille en invitant un historien de l’art, comme directeur artistique, pour sélectionner des artistes d’envergure internationale qui sauront mettre en lumière ce pignon de rue. S’inscrivant dans la mouvance du M.U.R. Oberkampf – Modulable, Urbain et Réactif – qui inaugura les murales officiels à Paris en 2007, le M.U.R. Bastille offre un nouvel espace à l’art urbain souhaitant donner une carte blanche à un artiste pour réaliser une œuvre afin d’éveiller la sensibilité du citadin et réactiver son imaginaire. Ephémères par leur nature, les œuvres sont renouvelées chaque trimestre, laissant un nouvel artiste exprimer sa créativité. Dès lors, cette initiative citoyenne souhaite promouvoir l’art urbain et entretenir la vie d’un quartier ancré dans l’histoire mais aussi dans l’actualité. Resté célèbre dans l’histoire de France et des révolutions, la Bastille est encore et toujours, un quartier effervescent où la créativité artistique se manifeste par ses nombreux artisans et artistes de talent. Parmi eux, l’éditeur d’art Michael Woolworth contribue à l’opération du M.U.R. Bastille en imprimant, dans son atelier voisin, une lithographie du M.U.R. réalisée par chaque artiste. Il s’agit ainsi de figer sur papier cet ouvrage éphémère pour en garder un souvenir durable, pérenne. La vente de ces estampes, tirées en cinquante exemplaires numérotés et rehaussés par l’artiste, permet ainsi de financer chaque mur.

Pour commencer cette programmation en délicatesse et poésie, c’est l’artiste Madame qui réalisa une œuvre le jour de la Saint-Valentin, fête de l’amour profane et spirituel. Elue par le magazine L’Œil l’une des 50 artistes du XXIe s., Madame est une collagiste maniant l’image aussi bien que les mots. Ses œuvres, poétiques et spirituelles, déclinent sur les murs de la cité une histoire de nos relations humaines dans ce qu’elles ont de plus intime mais aussi de plus universel. Entre maximes et mises en garde, les petites phrases qui jalonnent ses œuvres ont valeur d’oracles. Toujours bienveillantes, souvent malicieuses, elles enchantent ses assemblages d’images et en constituent l’articulation même. Les œuvres de Madame offrent des réparties à nos vies. Son œuvre Et l’on boira le calice jusqu’à la lie pour enfin se repaitre de la vie se veut un message d’espoir et de résilience. Etrange étreinte à laquelle se livre ce couple hybride. De l’homme on ne verra qu’un dos qui se termine en une toison féline. Sa tête, dans une révolution contorsionniste, nous fait face sous le masque d’un tigre. D’elle, on peut admirer le visage aux yeux clos et les membres élastiques qui enlacent le corps de l’aimé, comme des ailes rabattues. A lui le pelage, à elle le plumage. De cette embrassade fusionnelle nait leur métamorphose, l’amour est animal. Cependant, les flèches qui transpercent ces deux oiseaux de nuit ne sont pas celles d’Eros mais de Saint-Sébastien, martyr et guérisseur, invoqué pour éradiquer la peste. Piqués au vif, bravant les interdits et les gestes barrières, ces amants d’une nuit fauve, s’embrassent pour mieux s’étreindre. Leurs larmes de sang perlent à chaque impact, exsudant le mal, éloignant l’épidémie. Prophétique, Madame nous assure qu’un jour cessera toute cette sagittation. Auréolés d’or, ces saints profanes d’une société moderne, s’unissent en une fusion syncrétique. Si leur hybridité nous vient des tréfonds de l’Antiquité, ils empruntent leurs attributs à l’iconographie chrétienne et héritent leurs postures des cadavres exquis surréalistes. Confectionné à partir d’images du passé, l’art de Madame est résolument contemporain. Il sonde, interroge et met en abyme nos modes de vie, nos façons d’être, nos aspirations et nos envies. Image et langage sont intimement liés. Son usage de la langue sert d’articulation à ses subtils collages. La rue lui offre la scène du théâtre de nos vies où elle nous donne la réplique. C’est une Bastille nocturne et festive qu’elle célèbre ici. Celle des bars et des bals, des rues de Lappe et d’la Roquette. Mais ici nulle nostalgie. Les temps heureux sont temporairement suspendus. Madame nous incite à garder espoir car la parenthèse sanitaire bientôt se fermera et le carnaval reprendra.

Logan Hicks, Paris to New York Portal
Logan Hicks, Paris to New York Portal
Logan Hicks, Paris to New York Portal

A la suite de l’artiste Madame, le célèbre pochoiriste new-yorkais Logan Hicks a conçu une œuvre pensée comme un diptyque, Paris to New-York Portal. Car cette première œuvre parisienne verra son pendant à New-York afin de célébrer un hymne à ses deux villes préférées. Son œuvre est aussi une manifestation d’espoir et de résistance qui nous parle du désir de se remémorer une ville que le confinement empêchait de fréquenter. Comme viatique à l’absence de cette ville bien aimée, le Logan Hicks choisit la photographie. Celle des rues autrefois arpentées, celle des vues qu’il a immortalisées. Dans la tradition des portraits victoriens de ces chers disparus dont on conservait précieusement le souvenir d’un sourire dans un médaillon, le « peintre à l’œil de photographe » dresse le portrait des deux villes qu’il vénère, pour ne pas les oublier. Le crâne qui surplombe ses portraits-paysages nous rappelle la vérité d’un temps qui passe, la vanité des vies qui s’effacent dans des villes qui n’en demeurent pas moins. Cette fragilité, Logan Hicks la traduit par une œuvre éphémère. En hommage à sa ville d’adoption, en offrande à sa ville d’élection, il inaugure ici un diptyque dont le second volet prendra place de l’autre côté de l’Atlantique. Cet Américain, de nouveau à Paris, confectionne le portrait d’une rue de Manhattan au cœur d’une couronne baroque dont la profusion des volutes tresse les liens qui unissent ses deux cités chéries. Aux chimères du passé, comme cet éléphant qui trôna un temps sur la place de la Bastille, l’artiste associe les symboles actuels d’une liberté qu’on souhaite éternelle. Tels les deux membres d’un même corps, les bras tendus de la statue de la Liberté et, en miroir, du génie de la Bastille brandissent cette même flamme qui embrase les cœurs quand ils viennent à s’éprendre. Héritier d’une longue lignée d’artistes américains éperdument épris de la Ville Lumière, Logan Hicks exprime par ses couleurs subtilement déposées cette ubiquité amoureuse que chanta avec passion Joséphine Baker: «J’ai deux amours, mon pays et Paris!».

Enfin, pour clore cette année 2021 et amener le passant vers de nouveaux horizons, le M.U.R. Bastille invite le talentueux artiste italien Andrea Ravo Mattoni pour réaliser une œuvre du musée du Louvre et nous rappeler que l’art urbain s’inscrit dans une histoire de l’art aux racines anciennes. Une nouvelle façon de montrer que l’art résiste au temps qui passe.

Madame, Et l’on boira le calice jusqu’à la lie pour enfin se repaitre de la vie
Madame, Et l’on boira le calice jusqu’à la lie pour enfin se repaitre de la vie

BIBLIOGRAPHIE

Stéphanie Lemoine & Yvan Tessier:  Les murs révoltés – Gallimard – 2015

Christophe Génin: Le street art au tournant – Les Impressions nouvelles – 2016

Cyrille Gouyette: Sous le street art, le Louvre – Gallimard – 2019

Karen Brunel-Lafargue: Madmae – Editions h’artpon – 2019

per citare questo articolo

Cyrille Gouyette:

L’art urbain comme dernier rempart de la culture (fr),

n. 24 - Resistenze,

gennaio-aprile 2022

ISSN 2611-0210 Orione Cartaceo; ISSN 2611-2833 Orione online in formato accessibile

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